« Glyphosate : le courage en politique c’est de sortir de tout simplisme et d’affronter la complexité, surtout celle du vivant »

jeudi 13 janvier 2022
par  sylvain.tallon
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« Glyphosate : le courage en politique c’est de sortir de tout simplisme et d’affronter la complexité, surtout celle du vivant » glyphosate Transition agroécologique <https://agriculture.gouv.fr/sites/m...> Cheick Saidou / agriculture.gouv.fr 13/01/2022 Dossier Le jeudi 13 janvier 2022, le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation a prononcé un discours à l’Assemblée nationale lors de l’examen de la Proposition de loi visant à interdire le glyphosate. Le voici dans son intégralité.

Monsieur le Président,

Monsieur le Président de la Commission des Affaires économiques,

Monsieur le rapporteur,

Mesdames et Messieurs les Députés,

1) Nous sommes cet après-midi réuni pour aborder cette proposition de loi sur le Glyphosate. Monsieur le rapporteur, vous proposez au nom de la France Insoumise de légiférer à nouveau sur le Glyphosate.

2) Permettez-moi de vous dire, Monsieur le rapporteur, que l’un des pires syndromes politiques est de tomber dans le simplisme. Et je crois pouvoir dire que cette proposition de loi est la manifestation concrète de ce syndrome dont votre groupe et vous-même êtes atteints.

3) Le simplisme qui voudrait que tout soit blanc ou noir, que les sujets puissent être traités de manière binaire avec des 0 ou des 1, impliquant alors une déconnexion totale au réel. Le monde paysan, notre agriculture, notre souveraineté agricole meurent de ce simplisme. Je vous le dis avec beaucoup de respect mais aussi beaucoup de détermination.

4) Inversement, le courage en politique, Mesdames et Messieurs les Députés, c’est d’affronter la complexité des choses et particulièrement du vivant.

5) Et cette complexité, que ce soit dit une bonne fois pour toutes, elle impose aux responsables politiques que nous sommes des principes : La transition agroécologique, elle ne se décrète pas par injonction. Elle se fait en investissant et en accompagnant.

Ou sinon, cela ne marche pas. Vous n’avez voté aucun de ces budgets Monsieur le rapporteur, préférant toujours l’injonction à l’investissement. Les transitions, elles ne sont possibles que si on ne laisse personne sans solution. Sinon quelles seraient les conséquences ? Et bien tout simplement à détruire notre souveraineté alimentaire, tout en important des produits qui dégradent l’environnement et qui ne respectent pas nos propres règles de production parmi les plus exigeantes au monde. Est-ce cela que nous voulons ?

Toute aussi pire, celle consistant à dire « loin de mes yeux, loin de mon cœur ». J’interdis tel ou tel produit chez moi mais je continue à importer des produits pour lesquels il est utilisé et en bien pire ?

Combien d’exemples avons-nous en tête, de la lentille en passant par la betterave et en allant jusqu’à la cerise. Vous savez mon attachement au principe de réciprocité. Or, pas un mot dans votre proposition de loi d’une telle réciprocité.

6) Et donc le courage en Politique c’est d’affronter cette complexité avec une vision et une méthode. À l’inverse de votre PPL.

***

I. La vision, d’abord.

La vision c’est d’interdire uniquement là où il y a des alternatives. Et de vraies alternatives. J’entends ici ou là des alternatives ubuesques (l’électrification pour l’agriculture de conservation). Elle est belle l’affaire.

Certes vous n’avez alors plus de mauvaises herbes ; mais surtout plus rien dans votre champ. En revanche, quand elles existent nous les utilisons. C’est cela la réalité.

II. La méthode, ensuite.

La méthode, c’est de remettre la science et la raison au centre des débats. La politique c’est ni l’émotion, ni la vertu. La politique cela doit être la raison. Et c’est ce que nous avons fait en demandant à INRAE de produire des connaissances sur les alternatives crédibles. Puis avec l’ANSES et la révision des AMM en 2021. Cela nous a permis de revoir les quantités d’utilisation.

Et cela marche, puisque, grâce aux engagements des filières, des résultats sont déjà là. Soyons en fiers plutôt que de dénigrer. En 2020, pour la première fois que l’on mesure les quantités vendues de glyphosate, la moyenne triennale – qui permet de lisser les effets conjoncturels – est la plus faible depuis 2009-2011 (8 151 tonnes contre 7 312). Nous sommes parvenus à stopper une hausse ininterrompue depuis 10 ans ! Grâce à la révision des AMM, la diminution des quantités de glyphosate utilisées devrait atteindre 50%. Aujourd’hui, un peu plus d’un tiers des exploitations se passent d’ores et déjà du glyphosate ; un autre tiers a commencé à réduire son utilisation. C’est ce que révèle une enquête d’Ipsos réalisée fin 2019.

Oui, nous pouvons être fiers de notre agriculture.

Oui, les agriculteurs étaient écologistes avant que les écologistes ne deviennent Écolo.

Oui, les agriculteurs vivent de l’environnement et chérissent le sol. C’est ce qu’on chérit le plus.

Et des résultats, nous n’en avons pas que pour le Glyphosate. Nous en avons aussi pour : les produits les plus préoccupants, dit CMR1 : -93% depuis 2016 ; les ventes de CMR (1 et 2) ont diminué de 37% entre 2017 et 2020 ; les surfaces en agriculture biologique ont doublé en 5 ans et la France figure parmi les premiers producteurs d’Europe ; le nombre d’exploitations en HVE a été multiplié par 20 en 3 ans (1 433 au 1er janvier 2021 contre 789 en 2017).

7) Et d’ailleurs, Mesdames et Messieurs les Députés, disons clairement que nous avons le modèle agricole le plus durable au monde (le magazine britannique « The Economist » publie l’indice de durabilité des modèles agricoles et alimentaires dans le monde. En 2018, pour la 3e année consécutive, la France était première au palmarès).

Disons aussi clairement qu’aucun Pays européen, au-delà du Luxembourg, grand pays agricole – avec tout le respect que j’ai pour le Luxembourg – n’est allé aussi loin. Même pas les pays européens menés par des coalitions Écologistes. À travers le monde, regardons ce qui s’est passé au Sri Lanka. En novembre dernier, six mois après avoir interdit les produits phytosanitaires, le Sri Lanka a fait machine arrière face au risque de famine et de naufrage économique.

III. La position de la France est donc claire :

Une position fondée sur la raison, la science, prenant en compte notre détermination à avancer avec force sur les transitions agroécologiques, tout en ayant en tête notre souveraineté alimentaire que nous ne devons jamais, jamais, déléguer à autrui.

Cette position c’est très clairement : arrêt là où il y a de véritables alternatives (viables économiquement et faisant sens sur le plan environnemental) ; porter cette position au niveau européen, c’est ce qu’a dit le Président de la République. Car ce qu’a fait la France avec révision des AMM, les autres États membres ne l’ont pas fait. C’est ce que nous ferons au moment de la Présidence française de l’UE.

IV. Enfin, Mesdames et Messieurs les Députés, la complexité du Vivant à un visage, celui de l’agriculture de conservation.

Cette agriculture de conservation, c’est celle : qui capte le CO2 ; qui fait que les agriculteurs sont des soldats du climat ; qui prolonge la vitalité des sols. Allez sur le terrain voir des carottes issues de sols en agriculture de conservation des sols ! à laquelle des générations d’agriculteurs ou d’ingénieurs agronomes comme moi ont été formées.

Et bien cette agriculture de conservation, elle nécessite de désherber, précisément pour ne pas labourer.

Or, aujourd’hui, nous n’avons pas de solution pour le faire. Vous allez demander aux agriculteurs d’aller dans leurs champs et de désherber à la binette ? Soyons sérieux.

Par ailleurs, avez-vous mesuré le nombre de tonnes de CO2 supplémentaires que votre PPL va impliquer dans l’atmosphère ? Il eut été de bon aloi que votre étude d’impact le précise ! Plus généralement, au-delà du carbone stocké dans les sols, ce sont tous les avantages des techniques de non labour qui sont en jeu : structuration, biodiversité du sol, réduction de l’érosion.

Et on voit donc bien là que deux objectifs environnementaux viennent se confronter : biodiversité et lutte contre changement climatique. C’est clairement complexe et empêche tout simplisme. Mais cela nous oblige au contraire à agir avec méthode.

La noblesse de la Politique c’est de réussir à appréhender cette complexité.

Je vous remercie.